Les musiciens comme vous ne les avez jamais vus


La plupart des photos présentées dans cet ouvrage étaient d’origine en noir et blanc, mais quelques-unes ont subi les effets du vieillissement des produits chimiques et se sont colorées. Pourquoi donc ne pas coloriser (avec une technologie nouvelle) d’autres photos et retrouver (presque totalement) les couleurs originales des musiciens et des lieux.
Le résultat révèle que P. G. Lowery portait une veste rouge avec l’Eureka Band, tandis que les autres membres étaient en blanc et le chef en noir. Pour ne prendre que quelques exemples, la beauté et l’élégance de Laura Prampin et de la Black Patti apparaissent encore plus évidentes avec la couleur. Voir l’orchestre de Charlie Elgar, ou Tony Jackson et ses amis en couleurs est une expérience nouvelle !

La génération de musiciens d’avant le jazz


Durant la dernière décennie du 19e siècle et les premières années du siècle suivant, les troupes de minstrels et de vaudeville étaient très populaires aux Etats-Unis. Dirigées par d’entreprenants propriétaires blancs ou noirs, comme Robert C. White et Pat Chappelle, ces troupes voyageaient par train spécial. Pendant cette période qui a vu la fin de la Reconstruction et l’établissement de la ségrégation, elles ont visité des milliers de villes américaines ou canadiennes.
Chaque compagnie employait des travailleurs et des artistes de toutes sortes, et parmi eux des musiciens. Certains de ces musiciens, originaires de La Nouvelle-Orléans, ont parfois dirigé les orchestres de ces fameuses troupes.
Les orchestres avaient une double fonction : ils annonçaient l’arrivée de la troupe avec une parade en ville, et jouaient le soir sous une grande tente (ou plus rarement dans des théâtres ou des stades).
Les chefs essayaient d’attirer les meilleurs solistes pour organiser le meilleur orchestre possible. Beaucoup de ces musiciens louisianais sont nés juste après la fin de la Guerre civile. Certains, qui avaient étudié à l’université ou dans de bonnes écoles, étaient capables de lire et écrire la musique, voire de composer et d’arranger. Tous ont vécu dans La Nouvelle-Orléans des années 1870 à 1890. Ils se connaissaient fort probablement en leur jeunesse, jouaient dans les mêmes fanfares et sont restés parfois en contact toute leur vie.
Si certains étaient les petits-fils d’esclaves, beaucoup étaient des Créoles de couleurs libres, dont les familles avaient fui Saint-Domingue au début du 19e siècle. Ils avaient de solides liens culturels et partageaient une fierté commune.
Ils utilisaient les journaux, et notamment l’Indianapolis Freeman pour annoncer leurs voyages et correspondre amicalement avec leurs collègues. Les correspondances entre Dan Desdunes, Harry Prampin, Frank Clermont, Albert Carroll, Tony Jackson, Charlie Elgar, Charles McCurdy, Alphonse Guiguesse, Frank Castry, Frank Jackson, George Baquet, Jimmy Palao, Kid Ross… publiées par le Freeman sont particulièrement intéressantes.
Ces musiciens jouaient et enseignaient la musique pour gagner leur vie, mais avaient la claire conscience de faire connaître leur culture. Beaucoup ont été impliqués dans la vie civique et les affaires politiques, et ont combattu la ségrégation. Certains ont organisé les premiers syndicats de musiciens à La Nouvelle-Orléans et à Chicago.
Certains, comme le couple des Clermonts, sont venus en Angleterre et à Paris dès 1906. D’autres, comme les Prampins ou les Desdunes, se sont installés dans des villes plus au nord, où ils ont ouvert des écoles de musique.
On trouvera dans cette galerie de portraits des femmes musiciennes énergiques et talentueuses, très en avance sur leur époque, comme Etta Clermont, Laura Prampin et Lottie Hightower.

The Freeman

The Freeman, publié pour la première fois le 14 juillet 1888 par Edward Elder Cooper à Indianapolis, dans l’Indiana, a été le premier journal illustré Africain Américain des Etats-Unis. Cooper a vendu le journal à George L. Knox en 1892, lequel l’a passé de l’influence du parti démocrate à celle du parti républicain. Le journal était distribué dans tout le pays et était considéré comme le journal africain américain majeur. Le journal cessa d’être publié en 1926 sous la pression de la Dépression et de celle de l’Indianapolis Recorder.
Le journal traitait de toutes sortes de sujets qui intéressaient le lectorat africain américain. Dans sa rubrique « La Scène » il publiait les nouvelles des orchestres et des troupes, et servait de moyen de communication entre les artistes sur la route.
La lecture du Freeman est particulièrement intéressante car les lettres des chefs d’orchestres détaillent leurs déplacements et indiquent les noms des musiciens, parfois même ceux des membres de toute la troupe, cuisiniers, costumières, débardeurs, propriétaires, managers. Les reportages des correspondants du journal dépeignent de façon vivante la vie quotidienne de tous ces gens.
Le Freeman comporte aussi les publicités pour les spectacles, et parfois des dessins et des photographies de musiciens.
Les musiciens travaillaient à des périodes différentes avec les mêmes orchestres, voyageant plusieurs mois, parfois une année entière, avec la même formation. Les chefs d’orchestres signaient des contrats avec les musiciens pour une saison, mais beaucoup désertaient en cours de route. Les bons musiciens et chefs d’orchestre passaient d’un orchestre à l’autre, en fonction de la demande et de l’opportunité, et le journal leur permettait de rester en contact.
Avec ces troupes, les musiciens de La Nouvelle-Orléans voyageaient et cohabitaient avec des musiciens d’autres états, comme les fameux chefs d’orchestre William Blue, S. E. Dodd, P. G. Lowery (la plupart cornetistes) et bien d’autres.
Les musiciens rejoignaient parfois les troupes de passage à La Nouvelle-Orléans. Certains revenaient au bercail, comme Charlie McCurdy, Alcibiades Jean Jacques, Alphonse Guiguesse, Frank Castry, Frank Clermont, Harry Prampin, Frank Jackson, George Baquet, musiciens de la période d’avant le jazz dont les noms apparaissent dans le Freeman durant la période 1898-1910. Ces hommes et ces femmes ont donné forme à la musique de La Nouvelle-Orléans, et ont établi la réputation musicale de leur ville.
Les frères Tio, dont les biographies ont été présentées dans Jazz Puzzles Volume 2, apparaissent dans plusieurs biographies présentées dans cet ouvrage.

La génération jazz


Les musiciens de la génération suivante, celle de Bunk Johnson (qui voyagea avec le Smart Set en 1916 et avec P. G. Lowery un peu plus tard), Willie Hightower (avec Alex Tolliver’s Big Show de 1916 à 1918), Willie Elie et Earl Humphrey (avec des cirques), Arnold Métoyer (avec le cirque Barnum and Bailey Ringling Brothers dans les années 1920), qui ont prit part à la création de la musique de jazz ont continué à voyager avec des troupes.
D’autres musiciens ont utilisé ces compagnies pour se rendre au Nord, parfois pour ne plus revenir ou pour revenir après un long moment, comme Johnny Dodds (avec Billy Mack en 1918), Sidney Bechet (avec Bruce and Bruce en 1917), Zue Robertson (avec le Kit Carson Show en 1910, le Smart Set, et aussi avec Drake and Walker en 1928), Jelly Roll Morton (avec Billy Kersand’s Minstrels, Fred Barrasso, William Benbow, les McCabe’s Troubadours). Un musicien comme Amos White (né à Charleston), après avoir voyagé avec des compagnies, s’est établi à La Nouvelle-Orléans en 1919, et a continué à voyager intensément.
Les pérégrinations de Bunk Johnson et de Jelly Roll Morton ayant été étudiées respectivement par Chris Hillman et Bill Russell, et les biographies d’Arnold Métoyer et de Sidney Bechet ayant été publiées dans Jazz Puzzles Vol. 1, ne font pas partie du Volume 4 (voir la Table des matières dans les Extraits).